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En 2009, Aston Martin dévoile au monde une voiture qui n’est pas censée exister du moins pas à ce niveau d’ambition et d’exclusivité. La One-77 n’est pas une simple édition limitée. C’est une déclaration d’intention : prouver que le savoir-faire artisanal britannique peut rivaliser avec l’ingénierie la plus avancée de la planète. Seulement 77 unités. Un V12 de 7,3 litres développé par Cosworth. Une monocoque en carbone. Un prix d’un million de livres sterling. Voici ce qu’il faut savoir sur l’une des hypercars les plus fascinantes jamais construites.
En bref
- La One-77 a été produite à seulement 77 exemplaires entre 2009 et 2012
- Elle est propulsée par un V12 7,3 L atmosphérique de 750 ch développé avec Cosworth
- Sa vitesse maximale atteint 354,86 km/h, validée lors de tests secrets en Europe du Sud
- Chaque voiture a nécessité environ 3 000 heures de travail à la main
- Son prix de départ était de 1,2 million de livres sterling (environ 1,87 million de dollars)
- Une variante finale Q-Series a été produite en 7 exemplaires personnalisés
- La One-77 a posé les bases génétiques des hypercars suivantes : Vulcan, Victor, Valkyrie
Pourquoi Aston Martin a créé la One-77
Tout commence par une question simple posée en interne : jusqu’où Aston Martin peut-elle aller ? Le CEO de l’époque, Dr. Ulrich Bez, veut une réponse concrète. Pas un concept car de salon, pas un exercise de style. Une voiture réelle, homologuée, qui pousse chaque curseur technique et artistique à son maximum absolu.
Le projet démarre sous le nom de code BDX. Il est présenté pour la première fois discrètement, carrosserie aux trois quarts voilée au Mondial de l’automobile de Paris en 2008. La révélation complète a lieu quelques mois plus tard au Salon de Genève 2009, où la réaction du public et de la presse confirme qu’Aston Martin a réussi son pari.
Le président David Richards résume la philosophie du projet : chaque One-77 sera totalement unique. Les clients sont invités à travailler directement avec les designers et ingénieurs de Gaydon pour personnaliser leur voiture. Ce n’est pas une option de couleur supplémentaire c’est un service de création automobile sur mesure à un niveau que très peu de marques peuvent offrir.
La One-77 représente l’apogée de l’ère Gaydon d’Aston Martin, cette période allant des années 2000 aux années 2010 où la marque a reconstruit son identité autour de l’excellence artisanale et du V12 atmosphérique. C’est à ce titre qu’elle est aujourd’hui considérée comme une œuvre d’art automobile autant qu’une hypercar.
Le design de la One-77 : une forme née de la rareté
Lorsque Marek Reichman, directeur du design d’Aston Martin né à Sheffield, pose ses premiers croquis pour la One-77, quelque chose d’inhabituel se produit : ces esquisses initiales correspondent presque exactement à la voiture finale. Peu de projets automobiles bénéficient d’une telle cohérence entre la vision artistique et le résultat industriel. C’est l’un des signes que la One-77 était, dès le début, une voiture d’exception.
Aston Martin conçoit ses voitures autour du principe des « golden proportions » un ensemble de règles de proportionnalité qui garantit que chaque modèle est immédiatement reconnaissable comme une Aston Martin. La One-77 pousse ce principe à son aboutissement ultime. Sa largeur de 2 204 mm (rétroviseurs compris) lui confère une présence sur route comme peu d’autres voitures peuvent le revendiquer.
Ce qui distingue réellement la One-77, c’est le matériau et le procédé de fabrication de sa carrosserie. Chaque panneau est façonné à la main en aluminium battu, un savoir-faire qui ne peut exister qu’en production ultra-limitée. À l’arrière, la voiture ne présente aucune ligne de jonction visible : un seul panneau d’aluminium seamless couvre toute la surface, un exploit technique que les méthodes de production conventionnelles rendent impossible.
Les lignes dérivées de la DBS… mais en bien plus radical
La One-77 s’inspire de la plateforme stylistique de la DBS V12, mais là où la DBS est élégante et fluide, la One-77 est incisive. Les arêtes sont plus prononcées, l’avant plus agressif, les flancs plus sculptés. Le processus de fabrication artisanale permet des formes qu’une chaîne de production classique ne pourrait tout simplement pas réaliser. Chaque panneau de carrosserie est traité comme une pièce unique parce qu’il l’est.
La mécanique : un V12 7,3 litres atmosphérique signé Cosworth
Le cœur de la One-77, c’est son moteur. Un V12 DOHC de 7 312 cm³, entièrement atmosphérique, développé en partenariat avec Cosworth l’ingénieur motoriste britannique dont le nom est associé aux meilleurs programmes de compétition de l’histoire de la Formule 1.
Ce moteur délivre 750 chevaux à 7 500 tr/min et 750 Nm de couple. Le choix de l’architecture atmosphérique est délibéré : pas de turbo, pas d’hybridation, pas d’artifice électronique pour gonfler les chiffres. Chaque cheval est produit par la seule mécanique et cela s’entend. Le V12 de la One-77 produit l’un des sons les plus purs et les plus enivrants jamais entendus dans une voiture de route.
La transmission est une boîte robotisée 6 rapports, avec propulsion arrière. Ce choix technique permet des changements de rapport ultra-rapides tout en conservant une dynamique de conduite très directe.
Les performances : 0-100 km/h en 3,5 s et 354 km/h en pointe
Les chiffres bruts parlent d’eux-mêmes :
- 0 à 100 km/h : 3,5 secondes
- 0 à 200 km/h : moins de 10 secondes
- Vitesse maximale : 354,86 km/h
Ce dernier chiffre a été validé lors de tests secrets menés en Europe du Sud sur une plateforme d’essais privée. Depuis le cockpit, le conducteur peut suivre en temps réel la montée en puissance sur un compteur dédié intégré au tableau de bord un détail qui résume parfaitement l’état d’esprit de la voiture : tout est pensé pour que le conducteur vive l’expérience de la puissance, pas seulement qu’il en bénéficie.
La structure : monocoque carbone et châssis de course
En 2009, équiper une voiture de route d’une monocoque en carbone est une décision rare et coûteuse. Aston Martin la prend sans hésitation pour la One-77, en s’associant avec Multimatic, spécialiste canadien de l’ingénierie automobile et partenaire de nombreux programmes de compétition.
La monocoque carbone est ensuite habillée d’une carrosserie en aluminium. Cette combinaison rigidité du carbone, légèreté de l’aluminium aboutit à un poids de 1 630 kg, remarquable pour une voiture de cette cylindrée et de ce niveau de finition.
Ce qui distingue réellement la One-77 sur le plan de la fabrication, c’est la philosophie du « A Surface ». Dans l’industrie automobile classique, les fabricants distinguent les surfaces visibles (A, à haute qualité de finition) et les surfaces cachées (B, moins soignées). Sur la One-77, chaque composant, visible ou non, est fini au même niveau d’excellence. Démonter une One-77 révèle une voiture aussi belle en dessous qu’au-dessus.
La suspension pushrod : une architecture de F1 sur route
La suspension de la One-77 s’inspire directement des monoplaces de Formule 1. Elle repose sur une architecture à double triangulation et poussoirs (pushrod) à chaque coin. Un système de bell-crank transfère les forces générées par les roues vers des ressorts et amortisseurs montés horizontalement, en avant du moteur. Cette configuration réduit la masse non suspendue et améliore la réactivité aux sollicitations verticales.
À l’arrière, quatre ressorts hélicoïdaux dont deux plus petits intégrés à un mécanisme anti-roulis hydraulique permettent d’ajuster la rigidité en roulis et donc le comportement routier. Les amortisseurs, d’une qualité remarquable bien que passifs (non pilotés électroniquement), disposent d’un réglage manuel de 1 à 11 un clin d’œil assumé au film Spinal Tap, reflet du sens de l’humour discret des ingénieurs de Gaydon.
Ce réglage permet une personnalisation réelle : la même voiture peut être configurée en GT confortable pour les longs trajets ou en machine capable d’attaquer le Nürburgring. Un niveau de flexibilité que peu de constructeurs ont su atteindre à ce niveau de performance.
Fabrication : 3 000 heures de travail artisanal par voiture
Pour mesurer ce que représentent les 3 000 heures de fabrication d’une One-77, il suffit d’une comparaison : une Porsche 911 voiture de sport de référence, construite avec une précision remarquable nécessite environ 60 heures d’assemblage. La One-77 exige cinquante fois plus de temps.
Chaque badge est fraisé à la main. Chaque panneau de carrosserie est formé par des artisans spécialisés. La monocoque est assemblée manuellement. Les intérieurs sont cousus sur commande, avec des matériaux choisis par chaque client. Ce niveau de savoir-faire handcrafted explique à la fois le prix, £1,2 million à l’époque, un seuil que très peu de voitures avaient franchi en 2009 et la légitimité de la One-77 à se revendiquer comme autre chose qu’une simple voiture rapide.
Le coût de développement par unité est lui aussi exceptionnel. Amortir un programme R&D de cette ampleur sur 77 exemplaires seulement représente un investissement considérable par voiture vendue. Chaque One-77 porte, en quelque sorte, le coût de toutes les autres.
Les variantes : Q-Series et les dérivés de la One-77
La Q-Series : 7 exemplaires pour finir en beauté
En fin de production, Aston Martin produit sept exemplaires supplémentaires dans le cadre du programme Q by Aston Martin, baptisés Q-Series. Ces voitures bénéficient de livrées exclusives et d’un niveau de personnalisation encore plus poussé que les 77 exemplaires standards. Leurs spécifications mécaniques restent identiques, mais leur rareté supplémentaire leur confère une prime sur le marché collector.
La One-77R : l’unique pièce construite en 2019
En 2019, Aston Martin construit la One-77R à partir d’un prototype de développement. Cet exemplaire unique (one-off) est rendu légal pour la route, ajoutant une dimension supplémentaire à la famille One-77. Son histoire de prototype des milliers de kilomètres de tests, des conditions extrêmes en fait l’une des One-77 les plus documentées mécaniquement.
La Victor : l’héritière spirituelle
En septembre 2020, Aston Martin dévoile au Hampton Court Concours la Victor, construite sur la base d’un châssis One-77. Dessinée par Kaize « Ken » Zheng, elle reprend le V12 7,3 L de la One-77, mais porté à 836 ch et 822 Nm par Cosworth. Contrairement à sa base, la Victor dispose d’une transmission manuelle 6 rapports ce qui en fait, au moment de sa sortie, l’Aston Martin la plus puissante jamais équipée d’une boîte manuelle. Ses phares circulaires rendent hommage à l’Aston Martin V8 Vantage de 1977.
Le « 78e exemplaire » : l’histoire du prototype rendu légal pour la route
L’un des chapitres les plus fascinants de l’histoire de la One-77 concerne le châssis #10711 le prototype de développement de la voiture. Après avoir accumulé plus de 25 000 miles de tests sur le Nürburgring, à Le Mans, à Nardo et sur des routes européennes, ce châssis est acquis par un collectionneur américain sous dérogation « Show or Display », le programme fédéral américain permettant l’importation de voitures non homologuées aux États-Unis pour des raisons historiques. Habillée d’une livrée chrome satin, cette One-77 est la seule à porter en elle toute la mémoire du développement de la voiture.
Valeur actuelle et cote de la One-77 sur le marché collector
Les 77 exemplaires de production (plus les 7 Q-Series et les one-offs) sont tous entre des mains privées. Très peu circulent sur le marché secondaire, et lorsqu’un exemplaire se présente, il commande des prix bien au-dessus de sa valeur d’origine.
Nick Mee, spécialiste Aston Martin chez Nicholas Mee & Company, décrit la One-77 comme une voiture pour un « collectionneur avec vision, qui comprend qu’il s’agit de la fin d’une ère ». Ce n’est pas une exagération : la One-77 représente le chant du cygne du grand V12 atmosphérique de grande cylindrée dans une Aston Martin de route, avant le virage vers l’hybridation et l’électrification.
Les Q-Series commandent une prime supplémentaire en raison de leur rareté absolue et de leur niveau de personnalisation. Les exemplaires à faible kilométrage, avec documentation d’origine complète, sont les plus recherchés. La One-77 est aujourd’hui considérée comme une pièce de collection majeure du début du XXIe siècle.
One-77 vs les autres hypercars de l’époque : où se situe-t-elle ?
En 2009, le marché des hypercars à plus d’un million d’euros était encore relativement peu encombré. La One-77 s’y est positionnée avec une proposition unique : puissance atmosphérique, fabrication artisanale extrême, et identité de marque très forte.
| Modèle | Moteur | Puissance | Exemplaires | Prix de lancement |
|---|---|---|---|---|
| Aston Martin One-77 | V12 7,3 L atmo | 750 ch | 77 | £1,2 M |
| Bugatti Veyron 16.4 | W16 8,0 L turbo | 1 001 ch | ~450 | €1,1 M |
| Pagani Zonda Cinque | V12 7,3 L atmo | 678 ch | 5 | €1,5 M |
| Ferrari 599 GTO | V12 6,0 L atmo | 670 ch | 599 | ~€310 000 |
Là où la Bugatti Veyron misait sur la puissance brute via un W16 biturbo, la One-77 fait le choix opposé : un V12 entièrement atmosphérique, sans assistance turbo, pour une réponse moteur immédiate et un son irremplaçable. Là où la Pagani Zonda Cinque utilisait le même bloc V12 Mercedes-AMG 7,3 L dans une voiture encore plus légère, la One-77 offrait un niveau de finition intérieure et de personnalisation sans équivalent. Face à la Ferrari 599 GTO plus accessible et plus produite la One-77 représentait un autre ordre de grandeur, aussi bien en prix qu’en exclusivité.
Ce qui distingue fondamentalement la One-77 de ses concurrentes, c’est la combinaison de l’excellence artisanale britannique et d’une ingénierie de compétition (monocoque carbone, suspension pushrod) dans une voiture homologuée route. À l’époque, rares étaient les constructeurs capables de proposer les deux à la fois.
L’héritage de la One-77 dans l’ADN d’Aston Martin
La One-77 n’est pas une voiture isolée dans l’histoire d’Aston Martin. Elle est le catalyseur d’une nouvelle génération de projets d’exception. L’équipe qui l’a développée a ensuite travaillé sur l’Aston Martin Vulcan (piste uniquement, V12 820 ch), puis sur la Victor, et a contribué à poser les bases technologiques de la Valkyrie l’hypercar F1 de route développée en partenariat avec Red Bull Advanced Technologies.
Sur le plan du design, l’influence de Marek Reichman sur la One-77 se retrouve dans chaque Aston Martin produite depuis. Les proportions, les lignes de carrosserie, l’équilibre entre l’avant long et le cockpit centré vers l’arrière tout cela trouve son expression la plus pure dans la One-77.
Sur le plan technique, la philosophie de la suspension pushrod, la rigueur du standard « A Surface » et le choix du carbone pour la structure ont ouvert la voie à une nouvelle culture d’ingénierie chez Aston Martin. La marque a prouvé avec la One-77 qu’elle pouvait concevoir et construire des composants au niveau des meilleures maisons spécialisées mondiales.
La One-77 reste, quinze ans après son lancement, la démonstration la plus complète de ce qu’Aston Martin est capable de faire lorsque aucune contrainte de volume ou de budget ne vient limiter l’ambition. Pour un collectionneur qui cherche à comprendre l’âme d’Aston Martin dans un seul objet, c’est vers elle qu’il faut regarder.


